Dislocation/Désinformation

Le monde actuel est plongé dans une matrice de désinformation accentuée par l’émergence de l’Intelligence Artificielle. Cette technologie disruptive pourrait accroître ostensiblement les tensions inter-étatiques par la propagation de la désinformation dans les différents canaux de communication. Ainsi, cette pratique contraire à la déontologie informationnelle vise de façon intentionnelle à tromper ou manipuler un public réel ou imaginaire. Nous pouvons notamment l’observer à travers la guerre IRAN-ISRAEL-ETATS-UNIS. Cette guerre hybride n’est que le prototype des guerres futures, où l’intelligence artificielle joue un rôle proéminent.

Dans un monde inondé par l’information, la désinformation est le symptôme d’un malaise profond : un monde où les repères se brouillent, où l’information ne circule plus comme avant, où les filtres traditionnels -journalistes, scientifiques, enseignants- ont perdu une partie de leur autorité. Dans ce monde en mutation, le mensonge n’est pas toujours identifié comme tel. De facto, la désinformation devient un révélateur de ce que deviennent nos démocraties à l’heure des réseaux, des algorithmes et des bulles informationnelles. Révélateur aussi des tensions qui traversent nos manières de nous informer, de débattre et de croire.

Histoire des « Fake News »

Aux origines de la désinformation, il y a eu l’émergence du « journalisme jaune », une forme de journalisme qui s’est développée à la fin du 19ème siècle aux Etats-Unis et qui se caractérise par un recours systématique à des techniques sensationnalistes pour attirer l’attention des lecteurs. Deux journaux new yorkais, le New York World, dirigé par Joseph Pulitzer, et le New York Journal, par William Randoph Hearst, se livrent alors une guerre sans pitié, utilisant des tactiques similaires pour dominer le marché de la presse. Ce type de journalisme se focalisait sur des titres accrocheurs, souvent exagérés, voire mensongers, et sur des récits dramatiques qui privilégient l’émotion et le choc plutôt que l’objectivité et la véracité de l’information. L’objectif principal étant d’augmenter les ventes de journaux, au détriment de la rigueur journalistique.

A la fin du 19ième siècle, les Etats-Unis connaissent une croissance économique rapide due à l’industrialisation, la construction de chemins de fer, l’urbanisation, et l’afflux de travailleurs immigrés. C’est la fameuse période de l’« âge doré » qui s’étend de la fin des années 1870 jusqu’au début des années 1900 et qui est marquée par l’émergence des grandes entreprises et des monopoles, ainsi qu’une classe ouvrière grandissante.

Avec l’expansion économique, la presse devient un secteur lucratif. La baisse des coûts de production des journaux, grâce à l’innovation technologique (notamment l’impression rotative), et la montée en puissance de la publicité permettent aux journaux de se multiplier. La fin du 19ème siècle voit aussi l’émergence des médias de masse avec l’essor de la presse bon marché et la vulgarisation de la culture de consommation. Ensuite, il y a une forte concurrence entre les éditeurs pour attirer un public de plus en plus large et pluriel, notamment la classe ouvrière urbaine et les nouveaux immigrés. Le journalisme jaune exploite ce marché en offrant des récits sensationnalistes et dramatiques, adaptés aux goûts populaires. Les faits divers, les scandales, les crimes et les drames humains deviennent des éléments centraux de la couverture médiatique. L’ampleur est accrue dans un contexte où les normes déontologiques du journalisme sont encore faibles.

L’ère de la mondialisation et des nouvelles technologies a transformé la propagande en un processus globalisé, impliquant de vastes réseaux d’influence dont se nourrissent les firmes multinationales de relations publiques et autres « spin doctors ». Ces derniers sont devenus des acteurs clés dans la promotion des agendas économiques néolibéraux à l’échelle mondiale, ou servant parfois des intérêts plus privés sur fond de guerres économiques entre entreprises ou de quête d’hégémonies entre superpuissances. Sur le terrain, les stratégies déployées vont des opérations de lobbying classiques jusqu’aux attaques plus agressives de désinformation ou réputationnelles. Rien n’est négligé pour renforcer son pouvoir et marginaliser le concurrent.

La fausse information : « Un type de désinformation ou de mésinformation en ligne, reposant sur des contenus trompeurs et/ou erronés, associés ou non à des faits réels, créés intentionnellement ou non dans le but de tromper ou manipuler un public réel ou imaginaire, et présentés sous une forme imitant celle du journalisme, avec pour objectif d’attirer l’attention, de maximiser les clics et les partages, et d’en tirer un bénéfice idéologique ou financier. »

L’ère de la globalisation de l’information

« La mondialisation de la communication, écrit Pierre Conesa, a ouvert la voie à la mondialisation de la manipulation. »

La globalisation des médias, c’est-à-dire la diffusion à l’échelle mondiale de contenus, rendue possible par les nouvelles technologies, signifiait l’accès universel à l’information. Sur un marché libre, les meilleures idées devaient chasser les mauvaises, et la vérité supplanter les mensonges. Les médias de masse étaient partie prenante de la mondialisation, et devaient contribuer à la paix en rapprochant les cultures et en favorisant la compréhension mutuelle.

L’avènement de la télévision par satellite et du Web a bouleversé l’ordre géopolitique et les équilibres de pouvoir, en conférant à l’information une dimension plus stratégique que jamais et en transformant la nature de la puissance. Ainsi, l’information est passée de source de pouvoir à pouvoir en soi, in fine, devenant un levier de puissance dans les relations internationales.

La guerre de l’information, qui était jusqu’alors le plus souvent le prolongement de la guerre ouverte par le recours à des opérations à caractère informationnel, est devenue un substitut à certains conflits militaires. George Kennan, politologue et ancien ambassadeur des Etats-Unis, donnait une définition de la « guerre politique » en temps de paix, à savoir « l’emploi de tous les moyens à la disposition d’une nation, en dehors de la guerre, pour atteindre ses objectifs nationaux » : « Ces opérations sont à la fois manifestes et secrètes. Elles vont d’actions manifestes telles que les alliances politiques, les mesures économiques et la propagande « blanche » à des opérations secrètes comme le soutien clandestin d’éléments étrangers « amis » et la guerre psychologique « noire ». » Les Etats recourent à la « guerre politique » pour projeter leur pouvoir coercitif sans recourir à la force. La guerre de l’information requiert de se doter de capacités d’espionnage et de surveillance électroniques, mais aussi de sécurisation des systèmes d’information et de piratage de ceux de l’adversaire. Le théâtre de ce nouveau type de conflit est la sphère informationnelle, ou infosphère, et ses outils incluent aussi bien les médias traditionnels que les nouvelles technologies de l’information et de la communication, comme internet et les téléphones mobiles. L’infosphère devient un nouvel espace de conflictualité, qui s’ajoute aux terrains physiques (terre, mer, air, espace) et électromagnétiques. La gestion de l’environnement informationnel est désormais un élément à part entière tant du champ de bataille lui-même que de la conflictualité entre les Etats : la guerre de l’information est une guerre des perceptions aussi bien que du sens et de l’influence.

Les acteurs principaux de la guerre de l’information sont d’abord les armées et les services de renseignement, qui sont dotés de systèmes de contrôle conçus pour accompagner les opérations militaires à toutes les échelles (tactique, opérationnelle, stratégique) et à tous les niveaux.

Guerre hybride : Iran-Israel-Etats-Unis

L’offensive militaire israélo-américaine, aérienne et navale, déclenchée contre la République islamique d’Iran le 28 février 2026, dans le prolongement de la guerre des Douze-jours de juin 2025, constitue l’apogée de la confrontation entre Tel-Aviv et Téhéran : l’avènement à Téhéran d’un régime théocratique a conféré à la République islamique d’Iran une mission politique et spirituelle fondée sur la « libération de la Palestine » qui, implique de manière de manière indirecte la disparition d’Israel, érigée en pilier de sa politique régionale et de son identité internationale.

L’Iran se présente comme le défenseur de la cause palestinienne, et conteste l’ordre régional dominé par les Etats-Unis depuis la fin de la Guerre froide. De facto, la confrontation irano-israélienne s’inscrit dans un cadre dépassant largement le seul affrontement bilatéral : la dimension américaine en constitue un élément structurant et incontournable.

Depuis le début des années 2000, tous les présidents américains, y compris George W. Bush, avaient renoncé à l’hypothèse d’un bombardement de l’Iran par les forces armées américaines et israéliennes, estimant qu’une telle opération présenterait des risques majeurs pour la sécurité régionale et pourrait s’avérer contre-productive en matière de non-prolifération nucléaire.

Ainsi, en rompant avec cette prudence stratégique et en soutenant le projet du Premier ministre Benyamin Netanyahou, Donald Trump a franchi un seuil symbolique. Le 13 juin 2025, le déclenchement de la guerre des Douze-jours a constitué une surprise stratégique. Deux grilles d’analyse permettent de comprendre la portée :

  1. La première met en avant la responsabilité structurante de la Révolution islamique de 1979 dans la mutation de la relation israélo-iranienne, passée d’un partenariat pragmatique à une confrontation idéologique.
  2. La seconde situe la guerre des Douze-jours dans le contexte postérieur au 7 octobre 2023, en interprétant les frappes israéliennes comme une extension des conflits précédents menés par Israel en Syrie, à Gaza, au Liban et au Yémen. Dans ce cas de figure, ces opérations ont pour but d’affaiblir l’influence régionale de l’Iran et à favoriser un changement de régime.

Cette guerre trilatérale Iran-Israel-Etats-Unis relève d’une guerre hybride car elle a recours à la désinformation au sein des deux camps pour justifier leurs attaques. Ne dépassant pas le seuil de la guerre ouverte, cette guerre recouvre plusieurs leviers de coercition pour mettre à bas l’adversaire. La guerre civilisationnelle fait aussi partie intégrante du substrat idéologique de ce choc systémique qui a paralysé l’économie mondiale par le blocage du détroit d’Hormuz.

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