Le 24 février 2022, Vladimir Poutine apparut sur les écrans de télévision du monde entier. Il annonça l’entrée des troupes russes en Ukraine. C’était un défi à l’OTAN. Si le moment était propice pour le Russie, c’est parce qu’elle possédait des missiles hypersoniques lui conférant une supériorité sur le plan stratégique. Alors que l’Ukraine, « failed state », un Etat failli. Depuis son indépendance en 1991, elle avait perdu environ 11 millions d’habitants par émigration et baisse de la fécondité. Elle était dominée par des oligarques ; la corruption y atteignait des niveaux insensés ; le pays et ses habitants semblaient à vendre. A la veille de la guerre, l’Ukraine était devenue la terre promise de la gestation pour autrui (GPA) à bon marché. La fuite d’une partie de la population vers la Russie ou vers l’Europe occidentale signifiait que le système n’arrivait pas à trouver un équilibre de longue durée.
Cette guerre fratricide continue de ravager la paix en Europe. Par ailleurs, quelques experts en géopolitique nous avaient mis en garde contre l’expansion de l’OTAN aux portes de la Russie. Mais face à la cécité de l’Occident, les Etats-Unis et les pays européens ont continué leurs manœuvres sans prendre en compte les mises en garde de Vladimir Poutine. N’oublions pas que l’Ukraine est pour la Russie une question existentielle.
En effet, John Mearsheimer, professeur de géopolitique à l’université de Chicago, avait fourni une analyse réaliste : la Russie nous répétait depuis des années qu’elle ne tolérerait pas que l’Ukraine adhère à l’OTAN. Or, l’Ukraine, dont l’armée avait été reprise en main par des conseillers militaires de l’Alliance, américains, britannique et polonais, était en train d’en devenir membre de facto. Les Russes ont donc fait ce qu’ils avaient annoncé, ils sont entrés en guerre.
Selon John Mearsheimer, le monde est constitué d’Etats-nations. Ces Etats-nations, détenteurs en interne du monopole de la violence légitime, assurent la paix civile en leur sein. On peut alors parler d’Etats wébériens. Mais sur le plan extérieur, parce qu’ils survivent dans un environnement où seuls importent les rapports de force, ces Etats se conduisent en agents hobbesiens.
De même, dans son livre The Great Delusion, datant de 2018, Mearsheimer pense en termes d’Etats-nations et de souveraineté. Pour lui, l’Etat-Nation est un Etat et une nation, certes, mais ancrés dans une culture, et possédant des valeurs communes. Le concept d’Etat-nation présuppose l’appartenance des diverses strates de la population d’un territoire à une culture commune, au sein d’un système politique qui peut être indifféremment démocratique, oligarchique, autoritaire, totalitaire.
La conception russe de l’Etat-nation est la notion de souveraineté, c’est-à-dire la capacité de l’Etat à définir d’une manière indépendante ses politiques intérieure et étrangère, sans aucune ingérence ou influence extérieures.
Analyse SWOT de la Russie
Forces :
La solidité de la Russie fut l’une des grandes surprises de la guerre. En effet, entre 2000 et 2017, phase centrale de la stabilisation poutinienne, le taux de décès par alcoolisme est tombé en Russie de 25,6 pour 100 000 habitants à 8,4, le taux de suicide de 39,1 à 13,8, le taux d’homicide de 28,2 à 6,2. Cela signifie, en chiffres bruts, que les décès par alcoolisme sont passés de 37 214 par an à 12 276, les suicides de 56 934 à 20 278 et les homicides de 41 090 à 9 048.
En 2020, le taux d’homicide tombait encore plus bas à 4,7 pour 100 000, soit six fois moins qu’à l’arrivée au pouvoir de Poutine. Et le taux de suicide, en 2021, était à 10,7, soit 3,6 fois moins. Quant à la mortalité infantile annuelle, elle est tombée de 19 pour 1000 « enfants nés vivants » en 2000 à 4,4 en 2020, passant au-dessous du taux américain, de 5,4 (UNICEF).
Au niveau économique, la Russie a entamé une remontée du niveau de vie, entre 2000 et 2010, suivie entre 2010 et 2020 d’une décélération qui résultait des difficultés provoquées notamment par les sanctions consécutives à l’annexion de la Crimée.
On remarque aussi que la Russie a fait un bon stratégique dans l’agriculture. En effet, le pays a réussi en quelques années à atteindre l’autosuffisance alimentaire et aussi à devenir un des plus importants exportateurs de produits agricoles au monde : « En 2020, les exportations agroalimentaires russes ont atteint le niveau record de 30 milliards de dollars, un chiffre supérieur au revenus tirés des exportations de gaz naturel la même année (26 milliards). Cette dynamique, qui était initialement portée par les céréales et les oléagineux, s’appuie désormais également sur les exportations de viande.
Les performances du secteur agricole ont permis à la Russie de devenir exportatrice nette de produits agricoles en 2020, pour la première fois de son histoire récente : entre 2013 et 2020, les exportations agroalimentaires russes ont été multipliées par trois tandis que les importations ont été divisées par deux.
Même au niveau de l’industrie, la Russie est deuxième exportateur d’armes mondial, et premier exportateur de centrales nucléaires. Rosatom, l’entreprise d’Etat chargée du secteur, avait, en 2021, trente-cinq réacteurs en construction à l’étranger (notamment en Chine, en Inde, en Turquie et en Hongrie). Le « système Poutine » est stable parce qu’il est le produit de l’histoire de la Russie et non l’œuvre d’un homme.
Faiblesses :
La Russie porte en elle une faiblesse fondamentale, qui est sa basse fécondité. Entre 1995 et 2000, pendant les années noires, la fécondité était tombée à 1,35 enfants par femme. Elle est remontée à 1,8 en 2016 avant de se stabiliser à 1,5. Cette évolution fait prévoir un déclin de la population globale qui a déjà commencé, même s’il est, pour le moment, compensé par des annexions de territoires et de populations qui appartenaient à l’Ukraine. En 2021, la Russie comptait 146 millions d’habitants. Selon les projections de l’ONU, ils ne seraient plus que 143 millions en 2030 et 126 millions en 2035. En examinant la pyramide des âges en 2020, à la veille de la guerre, en particulier la population susceptible d’être enrôlée, les hommes de 35-39 ans étaient 6 millions, ceux de 30-34 ans, 6,3 millions, ceux de 25-29 ans, 4,6 millions, et ceux de 20-24 ans, 3,6 millions. De facto, la Russie est entrée dans une phase de contraction de sa population masculine potentiellement mobilisable : de 40% pour ces groupes d’âge.
Ainsi, la Russie avec une population décroissante et une superficie de 17 millions de kilomètres carrés, loin de vouloir conquérir de nouveaux territoires, se demande surtout comment elle va continuer d’occuper ceux qu’elle possède.
Opportunités :
La guerre d’attrition russe contre l’Ukraine a fortement favorisé Moscou jusqu’à présent. Dotée d’une économie onze fois plus importante, de quatre fois plus d’hommes et de réserves importantes de blindés et de munitions accumulées durant la guerre froide, l’armée russe progresse chaque mois plus qu’elle ne recule.
- Son rythme a cependant ralenti ces derniers mois dû à des conditions météorologiques, mais également de la saturation du front avec des drones qui menacent chaque mouvement de troupes et de véhicules.
- Ce ralentissement s’explique aussi par la baisse de la « qualité » des hommes recrutés par l’armée russe pour combattre en Ukraine. L’âge moyen des combattants russes est passé de 25 ans en 2022 à 40 ans l’an dernier.
- En conséquence, la progression de Moscou dans les principaux secteurs du front – Tchassiv Yar, Pokrovsk et Koupiansk notamment – s’est comptée en quelques dizaines de mètres par jour l’an dernier.
- Fin janvier, le ministre ukrainien de la Défense, Mykhailo Fedorov, a déclaré que l’objectif de Kiev était d’éliminer 50 000 soldats russes par mois, contre environ 31 000 au cours du deuxième semestre 2025, selon les chiffres du CSIS.
L’augmentation des pertes russes recherchées par Kiev pourrait être permise par la sophistication croissante des drones FPV ainsi que par leur létalité. Ces derniers représentent aujourd’hui 60% de la puissance de feu totale sur le front, selon Syrsky.
Menaces :
Sous Staline, la Russie était en expansion démographique, et l’Armée rouge pouvait donc sacrifier les hommes par millions, comme elle le fit durant la Deuxième Guerre mondiale. La doctrine militaire russe actuelle, au contraire, découle du constat que l’homme est devenu rare. C’est l’une des raisons pour lesquelles la Russie n’est entrée en Ukraine qu’avec 120 000 soldats.
Depuis la chute de l’URSS et la désintégration de ce qui fut leur empire, les Russes savent que face à l’OTAN dont la population était en 2023 de 887 millions, ils ne font pas le poids. L’armée russe a par conséquent défini une nouvelle doctrine militaire, qui consiste en un changement significatif. Le constat est simple, par le passé la Russie avait une supériorité quantitative en moyens conventionnels, la doctrine soviétique excluait de lancer une première frappe nucléaire. La nouvelle doctrine, tenant compte de la pauvreté en hommes, autorise, elle, des frappes nucléaires tactiques si la nation et l’Etat russes sont menacés. Par ailleurs, l’une des caractéristiques de la pratique diplomatique et militaire russe, contrairement à celle des Etats-Unis, est la fiabilité de ses engagements. Par exemple, la Russie s’était engagée à défendre Bachar el-Assad, malgré ses exactions meurtrières envers sa population. Mais la Russie a tenu son engagement et a déployé des troupes en Syrie à partir de septembre 2015. On en déduit que si la Russie a théorisé la possibilité de frappes nucléaires tactiques en cas de menace directe à sa souveraineté, l’OTAN doit le prendre en compte.
Les Américains ont conscience du problème démographique de la Russie. La perspective que la population russe diminue alors que la leur continue d’augmenter est la raison pour laquelle ils n’ont pas tenu compte des protestations des Russes contre l’extension de l’OTAN. En effet, les stratèges Américains ont oublié qu’un Etat dont la population est de niveau éducatif et technologique élevé même si elle décroît, ne perd pas immédiatement sa puissance militaire. La hausse du niveau éducatif et technologique compense en premier lieu la baisse de la population.
Risque d’enlisement du conflit
Selon les données du groupe d’analystes ukrainiens Deep State, l’armée russe contrôle actuellement 19,3% du territoire ukrainien. Si le Kremlin n’en contrôlait que 7% avant le lancement de l’invasion à grande échelle, le 24 février 2022, l’objectif initial de prendre le contrôle de Kiev, décapiter le pouvoir ukrainien et placer un gouvernement fantoche semble aujourd’hui irréaliste.
Au rythme de sa progression actuel de l’armée russe, Poutine ne verrait certainement pas de son vivant cet objectif se réaliser.
- En avançant de 177 kilomètres carrés par mois en moyenne depuis le mois de janvier, il faudrait 229 années à l’armée russe pour s’emparer de la totalité du territoire ukrainien.
- Vladimir Poutine serait alors âgé de 302 ans.
Si l’armée ukrainienne a su développer son industrie de défense, notamment autour de la production de drones, mais aussi de véhicules blindés et de missiles depuis 2022 tout en freinant la progression russe, elle ne s’est pour autant jamais trouvée dans une dynamique favorable depuis la libération de Kherson, fin 2022.
- La guerre menée par la Maison-Blanche contre l’Iran a grandement contribué au détournement de l’attention diplomatique américaine vers le Moyen-Orient.
- Depuis les premières négociations de 2022, en Turquie, la Russie n’a jamais véritablement manifesté son désir de mettre fin aux combats, maintenant ses revendications maximalistes, notamment concernant les questions des territoires et des garanties de sécurité apportées à Kiev après la guerre.
- Le Kremlin vise aujourd’hui de progresser en direction de la ceinture de forteresses ukrainiennes dans la région de Donetsk, et notamment de capturer la ville de Sloviansk
- Au vu, des précédents assauts menés sur des grandes villes, la réalisation de cet objectif parait peu probable d’ici la fin de l’année, tout comme celui consistant à progresser dans l’ouest de la région de Zaporijia, le long du Dniepr, en direction de la capitale régionale.
