RECONCILIATION MAROC-ALGERIE

Le Maroc et l’Algérie sont deux pays frontaliers partageant des liens humains, culturels, linguistiques et historiques profonds. Mais aussi ces deux pays sont marqués par des décennies de récits antagonistes, d’ignorance mutuelle institutionnalisée et de fermeture physique. Dans ce papier d’analyse, nous allons explorer les voies de rapprochement bilatéral entre le Maroc et l’Algérie ?

Le Maroc est un pays multiséculaire et d’une histoire nationale dite millénaire, apparaissant comme un pôle de stabilité dans un monde arabe et africain en proie à des eaux troubles. L’idéologie nationaliste a émergé au Maroc durant l’ère coloniale. Jusqu’en 1912, l’Empire chérifien est un empire militaro-théocratique aux marges mouvantes, multiethnique et multiconfessionnel.

La lente pénétration du capitalisme marchand durant le 19ème siècle, puis l’encerclement militaire français et la signature du traité de protectorat par le sultan alaouite Moulay Abdelhafid le 30 mars 1912 à Fès, font basculer l’Empire chérifien dans l’histoire contemporaine (au nord, le Rif fut soumis au protectorat espagnol le 27 novembre 1912, et Tanger devint zone internationale le 18 décembre 1923).

HISTOIRE NATIONALE CONTEMPORAINE

Le nationalisme marocain eut deux sources majeures d’inspiration 20ème siècle. La première passe par les mosquées, c’est l’idéologie salafiste (qui prône le retour aux sources de l’islam pour faire renaître le monde musulman jugé décadent), doctrine importée des réformistes religieux proche-orientaux comme Mohammed Abdou, et répandue au Maroc par le cheikh Abou Chouaib Dukkali. A partir des années 1920, elle marque profondément les étudiants de la Quaraouiyne, comme Allal el Fassi ou Mokhtar el Soussi. La seconde source est celle du courant Jeunes Marocains. Sur le modèle des Jeunes Turcs, il veut au contraire utiliser et retourner contre lui les armes et les principes dits « universels » du colonisateur. Ce second courant touche la jeunesse étudiante du protectorat.

La « Marche Verte » pacifique et populaire à laquelle Hassan II invite son peuple, le 16 octobre 1975, a pour objectif la réintégration des « provinces du Sud ». Elle vise à forcer l’Espagne à décoloniser le territoire, tout en mettant les concurrents algérien et sahraoui devant le fait accompli de la souveraineté marocaine. La Marche est préparée de manière militaire, dans une ambiance de mobilisation et de liesse patriotique. Les camions du pays sont mobilisés pour conduire les marcheurs à Tarfaya, à la frontière du Sahara espagnol. Le roi Hassan II devient le « Réunificateur » de la patrie, succédant à son père, le « Libérateur ». D’ailleurs le contexte est favorable puisque le général Franco est plongé dans le coma (il meurt le 20 novembre suivant). La « Marche Verte » commence le 6 novembre 1975, 350 000 marcheurs désarmés sont encadrés par 20 000 soldats des FAR. L’armée espagnole a reçu l’ordre de ne pas faire barrage à cette foule. Le 9 novembre, après trois jours, le roi arrête la marche. Ses objectifs politiques et symboliques sont atteints.

Ainsi, le 14 novembre 1975 est signé l’accord tripartite de Madrid sur le Sahara entre le Maroc, l’Espagne et la Mauritanie. Il consacre le partage du territoire entre le Maroc (qui reçoit la Seguiet el Hamra, riche du phosphate de Boucraa) et la Mauritanie (Rio de Oro). Le 11 décembre 1975, 4000 soldats des FAR entrent dans Laayoune (principale ville de la Seguiet el Hamra). L’accord de de Madrid a éconduit les deux autres parties prenantes de la crise, l’Algérie, furieuse de la « trahison » mauritanienne et le Polisario.

Le 27 janvier 1976 commence la guerre au Sahara entre le Maroc et l’Algérie, après qu’un F5 de l’armée de l’air marocaine a été abattu au-dessus de la Mauritanie. La première phase de cette guerre est connue sous le nom de campagne d’Amgala (durant jusqu’au 15 février 1976). Les deux pays s’accusent mutuellement d’ « expansionnisme », alliant une guerre des mots à la guerre des armes. Les relations diplomatiques sont rompues entre les deux pays en mars 1976, après que plusieurs milliers de Marocains ont été expulsés d’Oranie. Les combats font de nombreux morts des deux côtés. Le 26 mars 1976, l’Espagne annonce son départ définitif du Sahara. Le Maroc prend officiellement possession de la Seguiet el Hamra, où un gouverneur marocain est en poste depuis février à Smara. La guerre prend alors un double visage diplomatique et militaire, s’installant dans la durée. Après quatre années de guerre féroce, l’acmé de ce conflit est atteinte lors de la bataille de Smara (plus de 1000 morts dans chaque camp) ; 15 000 hommes se sont affrontés avec des matériels de plus en plus lourds (Mirages F1 marocains).

CONFLIT MAROC-ALGERIE

La première matrice de la rivalité entre le Maroc et l’Algérie se situe après l’indépendance. Ces deux pays ont partagé une histoire anticolonialiste, le Royaume ayant accueilli sur son territoire plusieurs formes de soutien à la lutte de libération algérienne. Cependant, la guerre des Sables de 1963 a été un épisode fondateur. Il y a eu une dichotomie de lecture au niveau de ce différend territorial. Pour Alger, ce conflit a nourri la perception d’un Maroc enclin à remettre en cause l’intangibilité des frontières postcoloniales ; pour Rabat, il a confirmé l’idée d’un contentieux historique inachevé lié à la cartographie coloniale. Ce décalage originel de lecture de l’évènement a pesé de façon durable sur la possibilité d’une confiance bilatérale.

La rivalité maroco-algérienne n’est pas qu’un simple contentieux frontalier ; elle renvoie à une confrontation plus profonde entre trajectoires de construction étatique, imaginaires politiques et référentiels stratégiques distincts. D’autres évènements majeurs vont constituer un tournant décisif, notamment le processus de retrait espagnol engagé en 1975, la Marche verte, puis l’affrontement entre le Maroc et le Front Polisario ont centralisé ce conflit, en l’inscrivant à l’intersection des enjeux de souveraineté, d’autodétermination et d’équilibre régional au Maghreb. De façon binaire : le Maroc défend son intégrité territoriale, l’Algérie soutient un principe de décolonisation et d’autodétermination. De facto, la question du Sahara devient le point nodal autour duquel s’agrègent d’autres tensions : rivalité pour l’influence au Maghreb et en Afrique, différenciation des positionnements internationaux, légitimités nationales concurrentes et usages internes du conflit dans la consolidation du pouvoir.

Vers la fin des années 1980, un rapprochement a eu lieu entre les deux pays frontaliers, avec le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, puis la création de l’Union du Maghreb arabe en 1989. Cependant, cette séquence d’espoir fut de courte durée avec la fermeture de la frontière terrestre par l’Algérie en 1994, dans le contexte crée par l’attentat de Marrakech et l’imposition de visas pour le Maroc, marquant un basculement durable. In fine, signant la fin de la libre circulation entre les deux pays.

VERS UN RAPPROCHEMENT BILATERAL

Vers un nouveau paradigme régissant les relations bilatérales entre l’Algérie et le Maroc autour de la réconciliation. Dans cette perspective, ce rapprochement n’implique ni l’effacement du passé ni la disparition des divergences, en particulier sur la question du Sahara. Elle suppose plutôt la capacité à différencier le traitement du différend saharien de celui de l’ensemble de la relation bilatérale, pour que le désaccord sur un dossier fondamental ne neutralise pas automatiquement toute possibilité de coopération politique, économique, humaine et sécuritaire. Dans ce continuum de réconciliation, on identifiera : reconnaissance, désécuritisation, reconstruction des canaux d’interaction et réinscription de la relation bilatérale dans un horizon régional partagé.

Cette réconciliation devra être définie comme un processus sur plusieurs niveaux, associant leadership politique, dispositifs institutionnels, mécanismes de désécuritisation et réactivation du lien social.

La première condition est politique et stratégique. La doctrine marocaine de la main tendue constitue une stratégie de désescalade, fondée sur la disponibilité au dialogue, la préservation des liens entre les deux peuples et le refus de faire de la rupture l’horizon normal du voisinage. Sortir de la logique d’hostilité structurante, en instaurant des règles politiques qui permettent d’encadrer la compétition entre le Maroc et l’Algérie, afin d’empêcher une conversion mécanique en hostilité.

La deuxième condition, la désécuritisation graduelle de la relation. L’enjeu est de modifier les routines de sécurité, les représentations administratives et les pratiques d’anticipation du risque. De façon concrète, cela passera par des mécanismes de notification mutuelle, de points de contact techniques sécuritaires, des formats concertés de gestion des incidents frontaliers. De facto, la réconciliation passera par le passage d’une sécurité fondée sur la fermeture à une sécurité fondée sur la prévisibilité, la communication et la gestion concertée des risques.

La troisième condition est institutionnelle, en effet, l’absence d’institutions fonctionnelles et de confiance politique a neutralisé les bénéfices potentiels de l’intégration. Ainsi, un rapprochement est possible grâce à une relance immédiate du projet maghrébin. Avec l’instauration de comité bilatéral permanent, groupes de travail techniques, échanges académiques, dialogues sectoriels sur l’eau, l’énergie, les transports ou la sécurité sanitaire. Les interactions devront devenir routinières.

La quatrième condition est sociétale et relationnelle. Le Maroc et l’Algérie sont deux pays liés par des liens humains, culturels, linguistiques et historiques profonds, mais aussi par des décennies de récits antagonistes, d’ignorance mutuelle institutionnalisée et de fermeture physique. Une réconciliation solide exige donc des médiations : universitaires, médias, associations, acteurs économiques, diasporas et espaces culturels. La multiplication d’échanges académiques, de forums de recherche communs, de coopérations entre chambres de commerce, de rencontres culturelles ou de plateformes intellectuelles transnationales participerait directement à la modification des représentations réciproques.

La cinquième condition, le travail sur les mémoires politiques. Une forme de reconnaissance du passé, en admettant la légitimité de la mémoire de l’autre. Dans le cas Maroco-Algérien, rouvrir les sujets du contentieux : guerre des Sables, lectures divergentes du moment postcolonial, rôle du Sahara dans les imaginaires nationaux, effets sociaux de la fermeture frontalière. Il faudra ainsi effectuer un travail mutuel de reconnaissance des blessures, des peurs et des griefs historiques.

La sixième condition est le traitement du dossier du Sahara. Il faudra changer le paradigme de relation bilatérale entre le Maroc et l’Algérie, en ne focalisant plus cette relation à travers le seul prisme du Sahara, toute divergence sur ce dossier condamne automatiquement tout autre forme de rapprochement. Le processus de rapprochement consiste à reconnaitre que le différend saharien demeure fondamental, tout en refusant qu’il absorbe la totalité de la relation. De facto, il faudra travailler sur le dossier saharien, dans ses dimensions politique, juridique et humaine, mais aussi traiter les autres domaines où une coopération graduelle reste possible malgré le désaccord.

La septième condition tient au rôle des tiers. Cette réconciliation devra s’effectuer entre le Maroc et l’Algérie, tout en étant facilitée par des acteurs acceptés par les deux parties. Contribuant ainsi à réduire les coûts politiques du dialogue, à fournir des garanties procédurales, à soutenir des mécanismes techniques de coopération. De facto, la réconciliation ne peut donc être soutenue que de l’extérieur, mais politiquement appropriée de l’intérieur.

CONCLUSION

L’Histoire montre clairement que l’islam porte en lui d’immenses potentialités de coexistence et d’interaction féconde avec les autres cultures. Si l’on devait faire l’histoire comparée du monde chrétien et du monde musulman, on découvrirait d’un côté une religion longtemps intolérante, porteuse d’une évidente tentation totalitaire, mais qui s’est peu à peu muée en une religion d’ouverture ; et de l’autre côté une religion porteuse d’une vocation d’ouverture, mais qui peu à peu a dérivé vers des comportements intolérants et totalitaires.

Des fragments sibyllins d’une antiquité lointaine révèlent une vision de la condition humaine irrémédiablement marquée par le changement et les dissensions.  L’ordre du monde était comme le feu, « s’enflammant et s’éteignant tour, la guerre étant « le Père et le roi de tout » ce qui créé le changement dans le monde.

L’objectif de notre ère doit être de réaliser cet équilibre tout en retenant les furies de la guerre. Et nous sommes contraints de le faire alors même que le courant précipité de l’histoire nous entraîne. La métaphore de cette situation figure dans la célèbre citation d’Héraclite rappelant qu’ « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». L’histoire peut être considérée comme un fleuve, mais ses eaux ne cesseront jamais de changer.

Dans le cas de la réconciliation Maroc-Algérie, le rapprochement s’effectuera par replacer les différends dans une logique de transformation relationnelle de long terme. Il faudra procéder par des séquences graduelles, cumulatives et politiquement protégées. Construire une confiance sectorielle, sans attendre un règlement global de l’ensemble des différends. Des coopérations ciblées à faible coût politique notamment dans la santé, le climat, l’eau, la gestion des catastrophes naturelles ou la sécurité sanitaire. Des échanges culturels et universitaires, des formats de dialogue sur les zones frontalières et une coordination sur la gestion des risques sahéliens. Enfin, la mise en place d’une architecture relationnelle, en combinant un travail mémoriel progressif, une désécuritisation durable, une réinstitutionnalisation prudente, et une gestion du différend du Sahara.  

Scroll to top