L’Odyssée

Ulysse « l’homme aux mille ruses », héros de la guerre de Troie, va quitter cet univers héroïque, où il a acquis la plus grande gloire possible, et retrouver la vie ordinaire d’un roi régnant sur sa petite île d’Ithaque. Comment passer d’un passé fabuleux, celui de la guerre de Troie, au présent, celui de la vie des hommes normaux, après l’âge des demi-dieux ?

L’Iliade et l’Odyssée ont fasciné les Grecs anciens. Ils les ont considérés comme étant à la base de leur culture, de leur religion, de leur langue. L’Iliade raconte le mythe fondateur de la Grèce entière : la victoire obtenue par une coalition rassemblant presque toutes les cités grecques. Achille est au cœur de cette victoire – Ulysse y joue un rôle secondaire. L’Iliade, centrée uniquement sur la colère d’Achille et ses conséquences, a dû frapper les esprits par son audace et sa capacité à rassembler en un évènement précis autour d’un individu, l’ensemble des traditions antérieures sur la guerre de Troie et sur le mythe de la fin de l’âge des héros, des demi-dieux, âge qui se clôt à jamais avec cette guerre.

Le périple d’Ulysse

Une fois Troie prise grâce à son stratagème, il lui faut quitter ce monde héroïque, revenir au présent, et rentrer à Ithaque. Mais, lors, de la troisième étape de son voyage, il aveugle le Cyclope Polyphème, fils du dieu des mers, Poséidon : la colère impitoyable du père s’abat sur lui. Et, Ulysse « aux mille et un tours », en répondant à Polyphème qu’il se nomme Outis, « Personne », par-delà la duplicité de sa réponse, cherche plutôt à se protéger en ne révélant pas son nom, car dans la grotte sinistre du Cyclope, il n’est plus qu’un survivant anonyme aux prises avec les forces de l’univers déchaînées contre lui. Il lui faudra toute l’assistance d’Athéna pour ne pas succomber.

Ulysse dérive dans un monde indéfinissable sur aucune carte mais qui est contrasté. Contraste de civilisation, entre les écolos anarchistes que sont les Cyclopes, et celle de leurs cousins puisqu’ils descendent tous du même dieu, Poséidon – les Phéaciens, monde raffiné de haute technologie, avec des automates et des bateaux guidés par la seule pensée.

Contraste à l’échelle du cosmos, avec à l’Est, une fille du Soleil, la sorcière Circé, dont Ulysse, enfin aidé par les dieux, saura éviter les sortilèges, et, à l’extrême Ouest, du côté de l’ombre, la déesse amoureuse Calypso, dont le nom signifie « Celle qui cache », comme la Mort. Ulysse ne cherche qu’à retourner chez lui et devra échapper à chacune d’entre elles, même si à Ithaque, qu’il a quittée il y a vingt ans, il sera confronté à la voracité des prétendants rappelant ainsi celle du Cyclope.

Les issues se ferment une à une : quand il arrive sur l’île d’Eole, le dieu gardien des vents lui offre généreusement une outre où sont enfermés les vents hostiles, mais ses compagnons l’ouvrent et la tempête reprend de plus belle. Ulysse songe alors au suicide : « Je me demandais si je devais me jeter du bateau pour mourir noyé dans la mer ».

Afin de survivre, il va devoir renouer avec lui-même, apprendre à devenir un mortel accompli – un brotos dans la langue poétique d’Homère – en explorant le monde et ses zones obscures, pour connaitre les limites de sa destinée. Il entre alors dans une autre dimension temporelle, celle de l’errance et de l’épreuve, et navigue ainsi à travers un archipel d’îles fantasmagoriques, comme celle de Circé ou de Calypso, ainsi que celle des Phéaciens.

Calypso, amoureuse d’Ulysse, lui promet de le rendre immortel, mais Ulysse résiste à la tentation et refuse avec obstination d’oublier sa condition d’homme : celui qui fut d’un courage exemplaire tout au long de l’Iliade part pleurer chaque jour sur la page, comme un mortel fragile.

Avec Ulysse naît l’humanisme grec : être capable de se défaire du mirage de l’immortalité, car c’est la mort qui donne sa valeur à la vie. Celle-ci est d’autant plus divine et belle qu’elle est fragile. Achille le dit à Ulysse lors de leur rencontre aux enfers : « Je préférerais être sur terre le domestique d’un paysan sans patrimoine et sans ressources plutôt que de régner ici-bas sur ces ombres éteintes. »

La fin des Dieux

L’Iliade marque l’effondrement de l’âge d’or où les hommes vivaient encore dans la compagnie des divinités. L’Odyssée signe de façon radicale la disparition d’une époque où les héros pouvaient se croire des dieux. Pendant des siècles, les Grecs continueront de rêver à travers les poèmes d’Homère de cet âge où le divin était l’ordre naturel de l’univers. Dans ce monde extraordinaire de l’Iliade, on voit des guerriers comme Achille, Diomède ou Hector, célébrés pour leur aristeria – leurs exploits héroïques – et n’hésitant pas à chercher une belle mort au combat.

Ulysse est l’objet d’éloges pour son ingéniosité (sa métis) et le pouvoir de son éloquence, qualités dont il a hérité de son arrière-grand-père maternel, le dieu Hermès. Il incarne dans l’Iliade cet être à part, ce dernier des héros, destiné à être le premier des mortels consumé par une vieillesse humaine.

Ce qu’Homère nomme intelligence aux mille et une couleurs d’Ulysse (poikilometes) est plus que la simple ruse : elle signifie aussi l’aptitude de l’homme sage à se dédoubler et s’adapter aux rôles qu’il doit tenir durant son existence. Aussi, c’est sous l’apparence d’un mendiant qu’Ulysse joue la pièce de son retour à Ithaque, au point de ne se faire reconnaitre par Pénélope qu’au dernier moment. C’est sur le lit qu’ils fêteront leurs retrouvailles, et Ulysse découvrira « qu’être immortel c’est accepter l’instant qui passe » et il pourra ainsi devenir un mortel accompli.

Scroll to top